FRANS SCHUURSMA

Au delà des apparences

Depuis plus de trente ans Frans Schuursma pose son regard sur celle qu’on appelle affectueusement la ville des lumières, captant ses ambiances intimistes, ses singularités et la frivolité qui y règnent avec une étonnante fraîcheur d’interprétation. Mais derrière cette approche, charmante en apparence, se cachent une poésie tragique et une analyse grinçante de nos sociétés en perte de repères, trop souvent victimes du dictat de certains au détriment de leurs richesses spontanées.

A l’instar de Grosz à son époque, l’artiste se moque des modes et des foires introduisant dans son propos une lecture très personnelle. Son regard platonicien explore les temps modernes, ces mondes illusoires, virtuels, dans lesquels la lumière vient de derrière pour éclairer celles et ceux qui telles des marionnettes articulées par des mains lointaines, souvent mal intentionnées, rappellent l’allégorie de la Caverne. A la fois visionnaire tout en préservant l’héritage des Civilisations Premières dont il s’est toujours nourri, ce chef de file du Nouveau Baroque invite régulièrement à sa table imaginaire l’ombre de personnages de tous horizons, du flamboyant Marquis de Sade à celui de la Femme éternelle, d’un chef amérindien, d’un chamane aborigène, d’un sage africain, d’un calligraphe chinois ou d’un druide sans oublier Dada et ses cousins surréalistes et nos amis les Animaux, qui dans ses toiles occupent une place égale à celle des humains, à juste titre, établissant une passerelle entre ces illustres prédécesseurs et les avant-gardes contemporaines les plus audacieuses.

Les œuvres mythiques de Schuursma comme celles de ses périodes charnières, aujourd’hui recherchées, sont autant de jalons incontournables de ce riche itinéraire. Contradiction intolérable à la raison ou ivresse dionysiaque ? La projection surréaliste qui s’en dégage libère la pensée sans pour autant la réduire à une simple transfiguration sociologique. Voyeur espiègle de la jungle urbaine qu’il théâtralise, l’artiste est passé maître dans la mise en scène des désirs humains non consommés comme des frustrations provoquées par les interdits. Surfant sur nos antagonismes pulsionnels, il nous invite à entrer dans des jeux irrévérencieusement savoureux, irrésistibles, dans lesquels interagissent conscient et inconscient, comme une danse de somnambules.

A l’instar des grandes civilisations, hélas du passé, qui se servaient des masques pour distribuer les rôles, Schuursma plante dans ses décors d’étranges animaux rigolards aux formes improbables. Ces extravagants protagonistes traversent les scènes urbaines transformées en champ théâtral dans une approche psychanalytique qui, tel de Chirico, bouscule les rapports au réel. Manière singulière de cartographier les morphologies humaines et urbaines qui interpelle, tout comme son regard d’anthropologue sur « la grande ville » dans laquelle évoluent des créatures à connotation tribale, assises sur des chaises sans pieds, rappel à l’instabilité de la vie, entourées d’immeubles penchés, déstructurés en forme de paquebots qu’il amarre généralement Place de l’Alma. Des immeubles-navires en partance ou en provenance de nulle part… Ou de quelque voyage métaphysique peut-être.

Identifiable par une écriture singulière aux caractéristiques syntaxiques en miroir, l’artiste introduit également d’étranges personnages « masqués » derrière des uniformes lourdement médaillés ou représentés en « sauvages » tatoués, lesquels deviennent, tour à tour, voyeurs, spectateurs ou acteurs d’un jeu de rôles énigmatique, souvent impertinent. L’énigme vise ici à provoquer une autre manière de voir nos sociétés derrière le détail subliminal, les artifices et les leurres ; autant d’outils qui servent la narration. Entre réalité et fiction, imprégné de convergences dadaïstes d’une aimable férocité, l’artiste est cependant terriblement seul. Explorateur de sa propre solitude - la nôtre - qu’il redoute à l’instar de Hopper, il construit des séquences dans lesquelles il met en exergue nos utopies au sein d’espaces imaginaires dans un rythme ralenti, comme pour mieux souligner l’importance de l’instant et son élasticité. C’est ainsi qu’il brouille à dessein notre lecture sur l’ordonnancement d’un chaos qu’il remet en ordre pour créer le doute. Ses séries « Regards sur le vide » « Entre deux mers » « Les trois grâces » « Colère métallique » « Le masque africain » « Upside down » « La célèbre exposition sur le néant »… sont autant de télescopages de réflexions sur la place de l’Humain dans l’Univers. Schuursma se met parfois lui-même en scène dans des autobiographies intemporelles entremêlées d’obsessions, d’anecdotes et de mythologies intimistes liées à son berceau culturel et à ses souvenirs d’enfance aux Pays-Bas : la guerre et ses épreuves, un père résistant souvent absent, les privations alimentaires, une mère courageuse, une famille nombreuse et l’éternelle soupe de betteraves blanches à une époque où les siens manquaient de tout.

L’artiste nous invite à entrer dans ses paradigmes dans lesquels le vide désintégré est constitué de matières complémentaires à assembler, pour mieux nous laisser entrevoir le nôtre… Un monde fait d’illusions et d’exclusions dans lequel les fractures sociales engendrent la déshumanisation de nos sociétés en perte d’identité. DADA l’avait si bien pressenti. Regarder l’univers c’est regarder le temps : un temps « dilaté ou accéléré » et qui diffère selon le référentiel d’inertie et la gravitation comme nous l’explique Karl Schwarzchild. Le travail intuitionniste de Schuursma, en étroite relation avec la psychologie cognitive et l’énigme de l’Univers, ouvre le champ de tous les possibles, celui des processus mentaux du traitement de l’information et du temps de réaction comportementale qui font que notre perception sera variablement affectée selon les obstacles visuels, corpuscule-ondes et interférences rencontrés ; l’artiste, le philosophe et le scientifique fonctionnent souvent en symbiose… Comme dans la métaphore du cylindre, ceci est particulièrement « visible » dans l’étonnante série de cafetières qui deviennent le prétexte d’un dialogue en résonance avec l’intime et de chorégraphies originales faites de petites touches abstraites. Des œuvres où la transparence ouvre les chemins intérieurs de la connaissance dans lesquels il est agréable de se perdre pour retrouver le souffle vital. Certaines d’entre elles font penser à des icônes, disait Michel Bernheim ; communion avec le monde céleste et rencontre de formes et de dynamiques tendant vers le Réel Multiple Suprême.

« Ce qui est important ce n’est pas de finir une œuvre mais d’entrevoir qu’elle permette un jour de commencer quelque chose » * Miro.

Schuursma invité dans de nombreux salons, dont la FIAC, a été sélectionné en 2015 par le Musée de Qingdao dans le cadre de la plus importante exposition d’artistes contemporains européens en Chine à l’occasion du quarantième anniversaire des relations diplomatiques entre ces nations. En 2016 il exposera sur le thème : © « Le visage et son masque » imaginé par WTH.

© Texte: Wally Thomas-Hermès & Dr. Thierry Martin Le Bour ; curateurs

© Photos : Jade

Texte extrait du livre en préparation : Schuursma « Au delà des apparences »…

 

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